Mossadegh ou les prémices d'un Iran libre et indépendant

Près de cinquante ans après sa mort, son nom reste profondément gravé dans la mémoire des Iraniens et des tiers-mondistes. Mohammad Mossadegh, figure de proue du nationalisme et de la démocratie, renversé par la CIA en 1953… Son «crime» – son «seul crime» clamera-t- il lors de son procès au Tribunal militaire de Téhéran – a été de nationaliser en 1951 l’Anglo-Iranian Oil Company, dans le but d’assurer l’indépendance économique et politique de son pays.

Porté par une foule en liesse, il a le visage radieux, la main levée en signe de victoire. Nous sommes en 1951. Mossadegh est au faîte de sa carrière politique. Et croit plus que jamais à cet Iran libre et indépendant pour lequel il s’est battu toute sa vie. Il est alors bien loin de se douter que, deux ans plus tard, il sera définitivement évincé de la scène politique, au terme d’un procès retentissant.

Né en 1882 à Téhéran, fils d’un haut fonctionnaire et d’une princesse Qajar, le jeune Mossadegh a 15 ans lorsqu’il est nommé inspecteur des finances de la Province du Khorassan. Très vite conscient que l’ingérence des puissances étrangères – essentiellement britannique – entrave le développement de son pays, il adopte une ligne nationaliste dont il ne déviera pas tout au long de sa carrière politique.

Après des études à l’Ecole libre des Sciences politiques à Paris puis à l’Université de Neuchâtel, où il obtient un doctorat en droit, Mossadegh retourne en Iran. Ministre de la Justice, gouverneur d’Azerbaïdjan, ministre des Affaires étrangères… Entre 1920 et 1923, il cumule les ministères et n’hésite pas, devenu député, à s’opposer à Reza Khan quand celui-ci s’empare du pouvoir en 1925. Ses griefs? Une «conduite tyrannique», qui met en péril le processus de démocratisation de l’Iran, ainsi que sa soumission aux Anglais. Incarcéré à deux reprises et assigné à résidence, Mossadegh ne réapparaît qu’en 1943 comme député au Parlement. Il fonde alors avec un petit groupe de députés nationalistes le Front national, dont l’objectif est notamment de briser la mainmise britannique sur le pétrole, seule ressource financière importante du pays.

Lorsque le 29 avril 1951 Mossadegh est nommé premier ministre, il nationalise l’Anglo-Iranian Oil Company, la plus importante capitalisation boursière anglaise, qui devient le 1er mai la National Iranian Oil Company. La décision est historique: c’est la première fois qu’un pays du tiers-monde ose s’en prendre aux intérêts d’une puissance impérialiste. Alors que pour le Time Magazine, Mossadegh est l’homme de l’année - les Américains voient alors dans les mouvements nationalistes un bon rempart contre le communisme -, la décision provoque un grave conflit avec la Grande-Bretagne qui porte l’affaire devant la Cour internationale de Justice de La Haye. Défendant en personne le dossier iranien, Mossadegh obtient gain de cause le 22 juillet 1952. En dépit du jugement de la Cour, le blocus international sur le pétrole est maintenu.

Affaibli à l’intérieur par une grave crise pétrolière, Mossadegh est renversé le 19 août 1953, lors d’un coup d’Etat fomenté par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, et orchestré par la CIA (opération Ajax). Au terme d’un procès au retentissement mondial, il est condamné à trois ans d’emprisonnement, puis assigné à résidence, dans son village d’Ahmadabad, jusqu’à sa mort le 5 mars 1967. Malgré cet épilogue, Mossadegh demeure aujourd’hui encore un symbole de la démocratie et de l’indépendance nationale.

«Yes, my sin — my greater sin and even my greatest sin is that I nationalized Iran’s oil industry and discarded the system of political and economic exploitation by the world’s greatest empire. This at the cost to myself, my family; and at the risk of losing my life, my honor and my property. With God’s blessing and the will of the people, I fought this savage and dreadful system of international espionage and colonialism. I am well aware that my fate must serve as an example in the future throughout the Middle East in breaking the chains of slavery and servitude to colonial interests.» Mohammad Mossadegh, 19 décembre 1953, Tribunal militaire de Téhéran