Le besoin de contact avec la nature

Rencontre avec Sergio Rasmann, professeur assistant en biologie

Spécialiste des interactions chimiques entre insectes et plantes, Sergio Rasmann entretient un rapport profond avec la nature, et se réfère volontiers à une vision philosophique de celle-ci. Le 2 novembre, il présentera sa leçon inaugurale sur le thème «Les effets des gradients écologiques sur la biodiversité et les interactions entre espèces».

Il a commencé par suivre des études d’ingénieur électrotechnique à l’EPF de Zurich. Puis s’est soudain souvenu de son enfance passée à gambader dans les montagnes tessinoise, au lien qu’il avait développé avec la nature. Il choisit alors de faire une pause et part en voyage. C’est lors de ce voyage qu’il décidera de se consacrer à l’écologie et «d’essayer de comprendre comment le monde marche».

Il met alors le cap sur Neuchâtel, où il suivra toutes ses études, et rédigera une thèse qui lui vaudra immédiatement les honneurs de la revue Nature. «J’ai fait mon diplôme dans le laboratoire d’écologie chimique de Martine Rahier, puis ma thèse. On a eu la chance de trouver d’excellents résultats, qu’on a publiés et qui ont eu un certain impact», dit-il modestement.

Votre leçon inaugurale porte sur «Les effets des gradients écologiques sur la biodiversité et les interactions entre espèces»… Vous pouvez préciser?

L’une des grandes questions en écologie comme en biologie, c’est de comprendre quels facteurs façonnent la biodiversité sur Terre. Mon idée est de reprendre les travaux historiques, ceux des premiers grands naturalistes dont Darwin, qui ont observé que lorsqu’on passe des zones tempérées aux zones tropicales, la biodiversité augmente. Je suis personnellement la même démarche, pas en travaillant sur les gradients latitudinaux, mais sur les gradients d’altitude, dans les Alpes. On y passe de 300 à 3000 mètres en peu de temps, avec un effet de diminution important de la biodiversité, d’où de nombreuses observations possibles.

Ensuite, à l’intérieur même de la biodiversité, il y a la question des interactions qui surviennent entre plantes et organismes qui consomment les plantes. Comme nous sommes un laboratoire d’écologie chimique, qui étudie donc les interactions chimiques entre espèces, on s’intéresse au fait que les interactions entre plantes et insectes vont également changer selon les gradients altitudinaux, à cause des différences de biodiversité, mais également des conditions climatiques. Dans les gradients d’altitude, la température est un des facteurs qui changent de manière très prévisible. On peut donc faire des expériences pour prédire ce qui va se passer avec le réchauffement climatique, son impact sur la faune et la flore.

Enfant, quel métier rêviez-vous d’exercer plus tard ?

Pas biologiste! Mais j’ai toujours eu la passion des animaux. Je montais beaucoup à cheval, je me voyais donc en cavalier, bien sûr. J’ai aussi fait beaucoup de montagne et envisagé de suivre une formation de guide.

Ce qui vous passionne le plus dans la discipline et les recherches qui sont les vôtres?

Le contact permanent avec la nature. Même si en tant que professeur, on passe beaucoup de temps à donner des cours ou à faire des travaux de bureau, je garde toujours du temps pour aller sur le terrain avec les étudiants.

Un livre qui a participé à vous construire?

Le Tao de la physique de Fritjof Capra. C’est un physicien qui a fait le rapprochement entre physique moderne et philosophies indiennes. Il a écrit ce livre dans les années ‘70 et a bouleversé le monde scientifique. Face à Einstein et aux autres chercheurs du 20e siècle, il arrivait en disant: tout ce que vous dites là, on peut le trouver dans certaines anciennes philosophies… Ensuite, il a publié The Turning Point, dans lequel il prédisait que si la course à l’expansion qui est la nôtre se poursuivait, on arriverait à un moment où cela ne serait plus possible. C’est un visionnaire que j’apprécie beaucoup.

J’ai aussi été marqué par The biophilia hypothesis du naturaliste et biologiste Edward Osborne Wilson. Son postulat repose dans l’idée que l’homme ne peut pas être complètement détaché de la nature. Au même titre que l’on a des peurs innées – les serpents, les araignées – on a aussi selon lui un besoin inné d’être en contact avec la nature.

Quel est le moteur qui vous anime dans le cadre de votre enseignement?

Auprès des étudiants en bachelor en particulier, mon objectif est de montrer que l’écologie peut être utilisée pour comprendre et résoudre un certain nombre de problèmes de société actuels. Je parle beaucoup d’impact du changement climatique, de perte de la biodiversité, et j’essaie de les rendre aussi passionnés que je le suis à propos de ces questions.

Au fil des années, constatez-vous davantage de conscience écologique chez les étudiants?

Difficile à dire. Il m’est arrivé de penser que non. Mais je vois aussi des étudiants qui s’impliquent, qui développent des projets, comme par exemple le jardin de permaculture de l’UniNE, et cela me donne de l’espoir. On a tendance à avoir une vision un peu négative d’une jeunesse qui aurait perdu à la fois ses repères et l’envie de lutter. Mais je crois que ce n’est pas vrai. Aujourd’hui les problèmes sont très définis. Les jeunes, mieux informés, sont davantage conscients des problématiques et donc également conscients du fait que cela sera dur de les résoudre. C’est peut-être moi, finalement, qui suis d’une génération qui ne savais plus très bien à quoi elle en était!

La musique qui vous accompagne en général?

Quand j’avais quatre ans, je suis parti en Inde avec mes parents. C’était des hippies! Du coup, la musique avec laquelle j’ai poussé, c’est Pink Floyd, Bob Dylan, Cat Stevens, toute cette génération-là. Dans les années ‘80, celles de ma jeunesse, j’ai écoué U2 ou Dire Straits, je me suis ensuite aussi ouvert à d’autres courants, reggae ou électro par exemple, mais le «classic rock» des années ‘60 et ‘70 me suit encore aujourd’hui.

Un moment particulièrement fort pour vous dans le cadre universitaire?

Un été passé au Col du Petit-Saint-Bernard, en face du Mont-Blanc, alors que je préparais mon diplôme. C’était magnifique, on était tout le temps dehors à faire nos expériences, c’est là que j’ai commencé à découvrir la dimension extraordinaire des interactions chimiques entre insectes et plantes, cet aspect de la biologie qui me fascine encore aujourd’hui.

Un autre souvenir me revient… Lorsqu’on travaille à sa thèse, on a des phases où tout va bien et d’autres où rien ne marche. On a alors envie de tout quitter. Lors d’une de ces périodes-là, je suis entré dans le bureau du professeur Turlings (qui enseigne toujours à l’UniNE, ndlr) et je lui ai dit que je voulais tout arrêter. Je m’attendais à ce qu’il en prenne note, simplement. En fait, il m’a répondu qu’il avait entendu mon problème et m’a proposé de repasser une semaine plus tard. Or une semaine plus tard, tout allait bien, j’avais presque oublié mes problèmes passés! Il avait tout compris de la façon de gérer ce genre de cas!

Interview UniNE 2016

Bio express

Professeur assistant en biologie, Sergio Rasmann a obtenu un master, puis un doctorat en biologie à l’UniNE (2006), puis effectué un Post-doctorat à l’Université de Cornell, Ithaca, USA (2011). Après avoir été chercheur à l’UniL au profit du FNS, il a enseigné en tant que professeur assistant à l’Université de Californie, à Irvine, puis, depuis 2014, à Neuchâtel.