L'Université

Transmettre la passion

Rencontre avec Régine Bonnefoit, professeure extraordinaire en histoire de l’art contemporain et muséologie

L'art, pour Régine Bonnefoit, est fondamentalement lié à la vie et au mouvement. Dynamisme de son propre parcours, dynamisme des œuvres sur lesquelles elle se concentre. Interview réalisée en marge de sa leçon inaugurale intitulée  «Quand les objets d’art prennent vie – animation d’œuvres d’art à l’ère numérique», une leçon donnée le 11 mai 2016.

Adolescente, dans son Allemagne natale, sa grande peur était de devoir passer sa vie d’adulte enfermée dans un bureau. Peur de la routine, du quotidien. Alors elle a choisi une voie qui par la force des choses ne pourrait être que celle du mouvement, du voyage, de l’apprentissage des langues. Elle a suivi des études d’histoire de l’art à Francfort-sur-le-Main, puis à la Sorbonne et Heidelberg. Elle a ensuite travaillé à Paris, au Louvre, et à l’Institut d’histoire de l’art allemand à Florence, à Berlin et Lausanne ensuite, à Neuchâtel enfin. Dans un métier où la concurrence est rude, « on n’attend pas que le travail nous arrive, on doit être prêt à aller le chercher là où il est », dit Régine Bonnefoit.

« Quand les objets d’art prennent vie – animation d’œuvres d’art à l’ère numérique ». Pourquoi ce thème ?

Cette idée m’est venue en visitant la Biennale de Venise en 2015. Dans le Pavillon italien, j’ai vu une installation vidéo du cinéaste et artiste anglais Peter Greenaway. Sur les quatre murs d’une salle, on voyait défiler toutes les œuvres célèbres de l’histoire de l’art italien. Il les avait animées, comme il avait déjà animé en 2009 « Les Noces de Cana », tableau de Véronèse qui se trouve au Louvre. Je me suis intéressé à d’autres approches sur le mouvement dans l’art – on peut remonter au 18e siècle avec les androïdes du Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel : la fabrication d’automates illustre déjà la volonté d’animer des objets. Et on pourrait aller jusqu’à l’Antiquité, avec le mythe de Pygmalion qui taille l’image de sa femme idéale dans le marbre et prie Vénus de la transformer en véritable femme…

J’ai eu la chance de travailler personnellement avec Peter Greenaway en 1992, au Louvre. A l’époque, Greenaway avait monté une exposition intitulée « Le bruit des nuages ». Il avait choisi une centaine de dessins au Département des arts graphiques. L’accrochage avait eu lieu dans la salle qui se trouve sous la Pyramide. Et quand tout a été accroché… il était extrêmement mécontent : « Cela ne bouge pas ! » Un cinéaste aime que les choses bougent ! Pour que cela soit le cas, il voulait projeter des jeux de lumière sur les dessins, il souhaitait en particulier animer un dessin de Michel-Ange. Ce qui a créé un vrai scandale au sein du Louvre ! C’était ma première expérience avec Peter Greenaway : animer des œuvres qui sont statiques.

Enfant, vous rêviez de faire quel métier ?

A quatre ans, je voulais être ballerine. A sept ans, chanteuse d’opéra. Et à partir de quinze ans, j’ai voulu faire les beaux-arts. Ce que j’ai fait : à Francfort, parallèlement à mes études d’histoire de l’art, j’ai suivi des cours de soir à la Städelschule. Et cette alternance entre ma propre production et les chefs d’œuvre des autres m’a été très utile, puisqu’elle m’a fait comprendre… que je n’avais pas le talent pour être artiste moi-même !

Ce qui vous passionne dans votre discipline ?

Je travaille ici dans un institut d’histoire de l’art ET de muséologie ! Au cours des vingt-cinq dernières années, j’ai toujours été en contact à la fois avec le monde de l’université et avec celui des musées. J’ai réalisé beaucoup d’expositions, également travaillé pour le Bode-Museum à Berlin. J’aime particulièrement cette double approche. Il y a d’un côté la science – étudier les œuvres d’art, les placer dans un contexte – mais aussi l’approche muséographique. Lorsque vous réalisez une exposition, il y a une part créative indéniable, vous êtes à mi-chemin entre le scientifique et l’artiste. Et quand vous réussissez un bel accrochage… c’est une grande satisfaction personnelle !

LE livre qui a participé à vous construire ?

Si je songe à mon enfance, je pense à « Blumenmärchen », littéralement « Les contes des fleurs», d’Ernst Kreidolf, un illustrateur et graphiste suisse. Des histoires de fleurs qui parlent, qui bougent, et chaque page est une œuvre d’art, vraiment. D’ailleurs je me sers de ces images dans mes cours, parfois !

Vous êtes chercheuse et professeure. Quel est votre moteur dans l’enseignement, qu’avez-vous envie de transmettre ?

Ma passion pour l’art. Et quand je ressens que cette passion passe auprès de mes étudiants, je suis très heureuse. J’aime leur apprendre à lire un tableau comme on lit un livre. Oui, un tableau se lit ! Lorsque les étudiants restent à la fin du cours pour me poser des questions, c’est une vraie récompense pour moi. Cela montre qu’ils écoutaient, qu’ils pensent parfois au-delà de ce qui a été dit, qu’ils ont envie d’aller plus loin dans la discussion.

La musique que vous avez envie d’écouter en regardant un paysage défiler ?

Cela dépend complètement du paysage ! Du caractère du paysage, de la saison, des conditions météorologiques ! Dans l’immédiat, en regardant le paysage qui nous entoure, le lac, les nuages sombres, il faudrait quelque chose de dramatique… Beethoven !

Un moment universitaire ou scolaire fort qui vous a marquée, que ce soit en tant que professeure ou en tant qu’étudiante ?

Mes études d’histoire de l’art à Heidelberg et les excursions que nous faisions avec mon professeur, Max Seidel. Je me souviens en particulier d’une excursion à Chartres. Il était capable de rester debout pendant des heures et des heures devant le Portail Royal de la cathédrale pour discuter de chaque pli de la draperie des sculptures. On voyait un étudiant s’assoir par terre, épuisé, puis un autre, puis un autre encore. En fait, c’était presque un sport que de figurer parmi les derniers debout ! Il avait une vraie passion, qu’il a su transmettre à nombre d’entre nous. Car vraiment, la passion peut se transmettre.

Alors que j’étais encore étudiante, il a quitté Heidelberg pour devenir directeur de l’Institut d’histoire de l’art allemand à Florence. J’ai dû m’y rendre pour y passer mon dernier examen avec lui. Cela a eu lieu au Bargello, devant une sculpture de Donatello, ce qui était formidable pour moi. Et Max Seidel était tellement enflammé, emporté, qu’il a commencé à effleurer la sculpture, puis à la toucher franchement comme un Pygmalion, à tel point que le gardien est intervenu ! Mon professeur était si passionné qu’il ne s’était même pas rendu compte qu’il commençait à caresser des sculptures dans un musée florentin !

Interview UniNE 2016

Bio express

Régine Bonnefoit est professeure extraordinaire en histoire de l’art contemporain et muséologie à l’UniNE depuis 2015. Auparavant, elle a travaillé comme assistante-conservatrice au Département de sculpture des musées de Berlin (2000-2001), maître-assistante à l’Unil (2001-2006) et professeure boursière du FNS à l'Institut d'histoire de l'art et de muséologie de l'UniNE (2008-2013). Elle a suivi ses études à Francfort-sur-le Main, à Paris IV et à Heidelberg, où elle a obtenu le titre de Docteur en histoire. Elle a soutenu sa thèse d’habilitation à l’Université de Passau.