Kofi Annan

Laudatio de M. Kofi Annan, Dr h. c. Dies Academicus 2008

Certains récits sont de portée universelle, parce qu’ils sont exemplaires. Ainsi allez-vous reconnaître sans peine ce propos :

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Dans la fable du loup et de l’agneau, La Fontaine est sans illusion sur les rapports de force qui gouvernent le monde. Il dénonce le comportement odieux de celui qui est fort et puissant et qui, non content d’exercer sa force, sa puissance, voire sa violence, sur un plus faible que lui, prétend les justifier par des arguments spécieux : comble de perversité, il feint de devenir victime pour mieux pouvoir être bourreau. La formule se vérifie : lupus est homo homini, l’homme est un loup pour l’homme.

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On le voit bien, seul un monde fondé sur la loi et son respect, sur l’éducation et le développement, permet d’adoucir le constat et de combattre les abus de force. Il faut donc un monde qui se réfère à des règles, acceptées par une majorité et appliquées à tous et par tous, même les plus puissants.

Parmi vos grands mérites, Monsieur le Secrétaire général, nous voulons saluer celui d’avoir choisi le droit comme référence dans un monde régi essentiellement par des rapports de force et de pouvoir, d’avoir prôné , à l’ONU et dans le monde, avec conviction, continuité, courage et opiniâtreté, le respect de la justice, de la légitimité et de la légalité.

Cette référence au droit et votre sensibilité envers les plus faibles, vous ont poussé à défendre le respect des droits de l’homme partout dans le monde et en toutes circonstances, à apporter une contribution essentielle à la lutte contre la culture de l’impunité : votre soutien sans faille a contribué à la création de la Cour pénale internationale.

Cette référence au droit et votre sensibilité envers les plus faibles, vous ont également conduit à placer les plus riches face à leur devoir d’aider au développement des plus pauvres.

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Excellence, vous avez fait comprendre à votre organisation et au monde que les droits de l’homme et le développement sont des facteurs indispensables au maintien de la paix et de la sécurité internationale. Et l’ONU a eu la sagesse de vous comprendre et vous a rejoint dans votre affirmation : « il ne faut pas oublier que tout commence par la torture d’une personne, par des mauvais traitements infligés à une personne, par la violation des droits humains d’un seul individu ». Ces violations individuelles ouvrent la porte à l’escalade des abus. Vous dénoncez aujourd’hui une « érosion du respect des droits de l’homme et des normes auxquelles nous tenons. Un nombre croissant de pays ont en effet tendance à sacrifier les droits de l’homme et les libertés civiles individuelles sur l’autel de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme. Or il n’y a pas de négociation possible entre ces droits et la sécurité.

En avril 2000, vous avez invité les Etats membres à s’engager en faveur d’un plan d’action pour l’élimination de la famine et de la pauvreté extrêmes, pour la promotion de l’égalité, notamment des sexes et de l’éducation, pour le renforcement de la position des femmes, la réduction de la mortalité infantile et l’amélioration de la santé des mères, pour la réduction du sida, de la malaria et d’autres maladies, pour la préservation durable de l’environnement et la protection des peuples contre la violence et les conflits.

Vous avez propagé dans le monde les valeurs universelles d’égalité, de tolérance et de dignité humaine augmentant le nombre de ceux qui y sont désormais sensibles.

Vous avez réformé l’ONU.

Mais, vous savez que ces succès sont souvent relatifs, que les rapports de force se manifestent malgré tout et que les intérêts des nations convergent pour le meilleur, mais aussi pour le moins bon et qu’il reste encore beaucoup à faire pour améliorer le fonctionnement de notre monde, malgré les efforts des Etats, des organisations, des privés et des ONG.

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Vous êtes né à Kumasi (Ghana) où vous avez étudié à l’Université scientifique et technologique et vous avez achevé votre licence d’économie, à St. Paul dans le Minnesota. Vos attaches avec la Suisse viennent notamment des études de troisième cycle en économie faites à HEI, à Genève, et du fait que vous êtes entré dans le système des Nations Unies par l’OMS, toujours à Genève. Vous avez complété votre formation au MIT (Massachusetts Institute of Technology).

En 2001, vous avez reçu le Prix Nobel de la Paix, parce que le Comité Nobel a reconnu que votre rôle avait été déterminant pour insuffler une nouvelle vie à l’Organisation.

Vous parlez couramment l’anglais, le français et plusieurs langues africaines et vous avez créé en 2007 à Genève la fondation Kofi Annan dont les buts, exclusivement caritatifs, comprennent en particulier la réduction de la pauvreté et de la famine, l'amélioration de l'éducation des femmes, la promotion d'une agriculture durable et de la santé publique dans les pays en voie de développement.

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Mais alors, outre les qualités humanistes qui sont les vôtres, quels liens personnels avez-vous avec Neuchâtel ? Les liens du cœur. Vous êtes marié à une juriste et artiste suédoise, prénommée Nane, dotée d’un très beau talent, en particulier dans le domaine de la peinture, très engagée comme vous dans la lutte contre le sida et en faveur de l’éducation des femmes. Nous savons le rôle remarquable qu’elle joue auprès de vous, avec beaucoup d’intelligence, de délicatesse et d’affection. Or, la mère de votre femme est née von Dardel, patronyme historiquement originaire de Saint-Blaise.

Comme aujourd’hui nous avons le plaisir d’avoir également votre Ami, le Conseiller fédéral Adolf Ogi, qui a tenu à être présent, permettez-moi de conclure, Monsieur le Secrétaire général, en lui faisant un petit clin d’œil : « c’est formidable que vous ayez accepté d’être docteur honoris causa de l’Université de Neuchâtel ».

Piermarco Zen-Ruffinen, doyen de la Faculté de droit

Neuchâtel, le 1er novembre 2008